Ev Williams au Web Summit

"Une belle plate-forme, simple d'utilisation, pour l'écriture de qualité sur le Web semblait naïvement optimiste. Est-ce que les auteurs de valeur n'auraient pas la tentation de publier sur des sites plus lucratifs?" En 2015 le magazine Wired dans un article sur Ev Williams (Jessi Hempel)  faisait de Medium un cas à part.  Ev Williams reste plus discret que les les habituels ténors de la tech. C'est à Ev Williams que Paddy Cosgrave confie le soin de clôturer le Web Summit 2018, peut-être un hommage au pari de la qualité et un démenti à la vague négative de désillusion propagée par certains. Ev Williams a fondé Blogger et co-fondé Twitter. Un parcours dans la publication en ligne qui explique le succès de Medium, qu'il fonde en 2012 et dont il est le CEO. Lors du Web Summit, il critique un Web de l'économie de l'attention où la publication est de plus en plus récompensée en terme de quantité -  de likes, de followers -  où les "métrics", les chiffres sont une mesure du mérite. Avec Medium, son objectif est de rétablir le pouvoir des mots, du style, du contenu.

Medium : le pari réussi de la qualité 

Avec Medium, il fait le pari de la qualité des textes et des auteurs, autorise des textes longs là ou Twitter a commencé avec 140 signes, et surtout offre une plateforme, simple et efficace, où l'édition se fait en temps réel, sans aucune connaissance technique nécessaire. Une puissance de traitement de l'information grâce à plusieurs acquisitions d'entreprises tech.  Une nouvelle forme d'écriture sur le Web est née. "Destinée à ceux qui ont quelque chose à dire, et ne souhaitent pas maintenir un blog ou un site avec l'astreinte de la régularité" nous dit Ev Williams lors de la conférence de presse. Et surtout les thèmes traités sont personnels, comme souvent le ton des auteurs, des sujets pointus, des confessions intimes, des opinions à contre-courant, Medium est une terre de liberté. L'avantage pour un rédacteur habitué à écrire sur un même thème de pouvoir s'échapper et écrire "sur ce qui lui vient à l'esprit" ou "ce qui lui tient à coeur" comme l'annoncent certains en tête d'article. Médium m'a donné l'occasion de publier sur des sujets que je ne pouvais pas traiter dans ce blog, dont la thématique est "politiquement incorrect", j'ai pu écrire sur des sujets non politiques et qui font partie de notre vie quotidienne, comme  "Facebook, I do not give you the right to erase my life" à propos du phénomène "unfriend", se débarrasser brutalement d'un ami ou encore "L'abus émotionnel, séduction/destruction" qui n'avaient pas leur place dans Le Blog de la Ménagère. Là, Medium me donneuse indication précise avec les statistiques : ce sont les sujets qui ont rencontré le plus de succès tant pour les "vues" que pour le temps de lecture. Traités avec sincérité, les sujets plus banals en apparence peuvent rencontrer un public nombreux. J'y ai trouvé : des modes d'emploi des réseaux sociaux, des articles sur les relations de couple, la rupture, des textes poétiques.  Un système de "networking" ingénieux - merci les algorithmes ! - ou chaque rédacteur peut en plébisciter un autre avec l'émoji "applaudir" et choisir de le suivre. J'ai ainsi découvert des plumes originales et émouvantes comme Kris Gage, motocycliste, software manager, dont l'article "Forever is not yours to ask someone" a attiré mon attention et celle apparement d'un public de lecteurs non négligeables. On s'aperçoit à cette occasion qu'il y a de nombreuses femmes auteurs qui sont aussi des "Women in Tech", pour reprendre le titre du groupe qui réunit les femmes participant au Web Summit.

 Source image : Medium abonnement Premium


Le futur des medias, la fin du tout gratuit? 

Pour Ev Williams, "nous sortons d'une période de transition qui signe la fin du 'tout gratuit" dans la presse en ligne. On se souvient sans doute des début de Libération et de l'enthousiasme face à la possibilité de  lire gratuitement la presse en ligne il y a plusieurs années, ce qui semblait un signe de progrès et de modernité. Aujourd'hui toute la presse internationale des quotidiens, de la Stampa au Guardian,  du New York Times au Washington Post, et des hebdomadaires propose un tarif d'abonnement pour continuer à les lire. Oui, mais peut-on s'abonner à tout, quand nous sommes inondés de "news" gratuites (google) et de "fake news" ? "Great ideas can come from everywhere", "les bonnes idées peuvent venir de partout",  nous déclare l'incitation à nous abonner. Et c'est vrai pour l'écriture comme  pour les start-ups. 
"Les gens sont prêts à payer pour une information de qualité, l'abonnement est un bon modèle économique" nous dit Ev Williams. Les abonnements supplantant à terme la publicité qui fait obstacle à la lecture, ce serait une bonne nouvelle. Medium propose un abonnement "Premium" de 5 dollars par mois, un tarif raisonnable qui donne un accès privilégié non seulement aux articles mais à une communauté, tant comme rédacteur que lecteur, qui semble rencontrer le succès.  
Sur la question que je pose à Ev Williams sur les thèmes préférés, pas de réponse sur les thèmes favoris, tellement ils sont diversifiés. A la question sur les nouveautés à venir sur Medium, "l'amélioration des statistiques".  Les "stats" détaillées pour chaque article publié sont en effet une valeur ajoutée de Medium. Un effort aussi pour commencer à élargir la rémunération des journalistes. "Il y a aussi la possibilité de licence de contenu pour d'autres publications prêtes à payer".

Et si le contenu personnel/universel était un point fort de l'avenir des médias?

Ce Web Summit 2018 faisait la part belle aux "content makers", très présents cette année de la presse et télévision classique aux nouvelles formes d'expression en ligne, Instagram, YouTube, le storytelling, les "influenceurs" aussi tel que Caspar Lee,  youtubeur à succès, une table ronde un peu déçevante  dans la mesure où les questions sur l'origine du succès rencontré n'ont pas été posées. Euronews avec son CEO Michael Peters était présent, avec une tentative de démontrer une prise de conscience du changement. The Guardian également avec David Pemsel. Netflix avec Greg Peters . Le magazine français à cible "Jeunes" Konbini" était là aussi. Bien sûr, le "journalisme de données" fait aussi partie de l'avenir des médias, , mais l'accélération et l'immédiateté semblent prendre le pas sur des articles au long cours fondés sur des données collectées et analysées, ce qui prend du temps - et de l'argent. 
Pour revenir à ce qui fait le succès de Medium : et si le contenu à la fois personnel et universel était l'avenir des médias?  Et si les lecteurs ou téléspectateurs - eh oui, ça existe encore - étaient las de trouver partout les mêmes nouvelles rabâchées, les mêmes sujets de société à longueur de journée, les mêmes ténors de la politique, une redondance qui finit par exaspérer. Il y a, à de rares exceptions près, un manque cruel de sujets qui nous concernent vraiment, de l'évolution des relations humaines au bien-être, en passant par les modes d'emploi de la Tech expliqués aux nul(le)s. On peut les trouver en partie sur les réseaux sociaux, mais bienvenue  aux médias alternatifs qui s'emparent de ce nouveau champ, le contenu "personnel/universel," sans oublier un visuel pertinent, rejoignant ainsi le principe éternel du talent, avoir un ton, un style, savoir raconter une histoire. 

Janique Laudouar