Jean-Claude Bourdais fait partie de ces personnages dans le Perche qui savent nous consoler de la pluie, et nous proposer des alternatives aux marchés de Noël et aux manèges des cirques sur les places de village. Après avoir été un temps directeur artistique de la galerie in Situ Label Friche à Nogent-le-Rotrou, il revient sur les lieux avec JCB's/ Art Collection du 2 au 23 décembre 2017.


« On ne décide pas un jour de faire une collection d’oeuvres d’art. On achète des oeuvres d’art pour vivre avec et qu’elles vous enveloppent d’un plus que le quotidien ne peut pas vous apporter. » La valeur ajoutée d'une œuvre d'art chez soi, est le credo récurrent à la fois de la galerie in Situ qui présente régulièrement des expositions et de Jean-Claude Bourdais qui se sépare des objets amoureusement collectionnés au fil des ans  à des prix très abordables. « Il y a des gens qui préfèrent changer leur canapé ou leur voiture qu’acheter un tableau de peinture ou une sculpture, ou qui préfèrent un poster à une lithographie originale » Bien moins cher qu'un canapé neuf ce « Storyboards » a été vendu dès le premier jour. « Il y a un supplément d’âme dans ces objets qui ont vécu dans l’intimité du décorateur » assure l’une des clientes et amies de Jacques Grange, la reine du maquillage Terry de Gunzburg » citée par Le Monde à propos de la vente du 16 au 20 novembre chez Sotheby’s. C'est un peu l'âme du collectionneur JCB qu'on entrevoit dans les œuvres choisies par François Kinder, artiste et Président de Label Friche.
Mais comment et pourquoi se sépare-t-on d'objets de collection ? .Nous lui avons posé la question.      Janique Laudouar

JL L'idée de départ était celle d'une vente un peu semblable aux ventes aux enchères ?

JCB Non l'idée de départ, c'est que la galerie pour la première fois depuis 10 an ne fasse pas un one man show, Pourquoi ne pas monter des artistes d'une collection particulière ?

JLCette collection mise en scène a finalement la qualité d'une exposition, quelles œuvres sont montrées ?.

JCB Sur 50 ans j'ai 600 œuvres, ça ne fait finalement que 10 par an. Je n'ai pas décidé un jour : je vais collectionner des œuvres d'art. Tout le monde ici a une voiture. A Thiron-Gardais, il y a un monsieur qui collectionne les voitures, il en a 18, ah, c'est un collectionneur ! C'est le nombre qui fait la collection, jamais composée d'une seule œuvre. C'est à lâge des 70 ans qui arrivent bientôt, que l'ensemble, l'accumulation de ces objets acquiert un sens : qu'est-ce que ça dit sur moi ? J'étais perturbé quand je suis entré dans la galerie. François Kinder est venu plusieurs fois à la maison et a vu l'étendu du désastre, et m'a dit « je viens avec une camionnette faire un choix ». Ce qu'il y a là aujourd'hui ce n'est pas ce que j'aime le plus, c'est le choix de François Kinder.

JL L'oeil du commissaire d'exposition ?

JCB Absolument. Il y a des choses que je n'aurais pas montré pas les story boards mais les « tapas ». Dans toute l'Océanie ils tapent avec des fils végétaux, fabriquent des tapis, et dessus ils peignent. Il y en a de tous les styles. Là j'avais une belle collection. François Kinder a choisi quatre story boards. J'ai pensé « Mais comment va-t-on se sortir de ce « bric à brac , » entre Titus Carmel et la Papouasie ? Et quand je suis revenu j'ai été perturbé, ça parlait de moi mais ça existait en tant que tel aussi. Telle sculpture bangui a côté d'un tableau de Gravleur il se passait quelque chose, François Kinder a perturbé mon regard et a mis face à face des choses qui ne sont jamais rencontré – ça c'est intéressant des dialogues de cultures de peuples différents. 

JL C'était aussi un peu le thème de l'exposition précédente, de sculptures de Alain Kieffer mélangeant les apports des cultures et des continents.

JCB Une classe de terminale va venir, et au programme il y a l'influence des cultures sur l'art contemporain. la rencontre entre les deux, c'est quand Picasso,  Vlaminck ont dit : ça nous intéresse ce que font ces "sauvages". Cette exposition permet de voir comment ça fonctionne ensemble, art primitif et  art contemporain.

JL Les story boards ont été achétés, connais tu le motif de l'acheteur, coup de cœur ou autre?

JCB Au départ lui ne sait pas, il m'a demandé des renseignements, il s'est enrichi de l'histoire de la pièce, il a choisi une grande pièce et il m'a dit « je vois où je vais le mettre chez moi et je vais vivre avec »

JL Ca c'est très important et c'est un thème récurrent chez toi, vivre avec l'art,

JCB Deux constatations personnelles entre l'art tribal et une pièce contemporaine, ça fonctionne. Et jamais je ne me suis dit « ça vaudrait cher plus tard »

JL Pas de spéculation ?

JCB Je dis aux gens « achetez ce que vous aimez". Quand je regarde les pièces de ma collection, je sais pourquoi chacune d'elle m'a touché je n'ai aucun regret. L'oeuvre d'art aura vécu avec moi un certain temps mais je ne souffre pas de m'en séparer

JL Ce qui m'a frappé , tu vends, moi je garde tout et tu m'as dit « pour vivre au présent il faut se débarrasser du passé »

JCB La question la plus souvent posée lors du vernissage « ça te fait pas mal de les vendre et de t'en séparer ? ». Ce n'est pas la première fois, dès mon arrivée à Nogent-le-Rotrou en 2004 j'ai fait une grande exposition d'art tribal à Rémalard (galerie Artemise). Je pense que l'œuvre d'art n'appartient à personne, chaque œuvre d'art a son histoire et son parcours en tant qu'oeuvre d'art, Telle œuvre je l'ai acheté à San Francisco je n'avais pas de quoi la payer, j'ai voulu faire plaisir à ma femme, le tableau bleu d'un américain, j'ai fait un emprunt je l'ai payé sur six mois, l'ensemble, c'est mon histoire. Trente ans enseignant j'ai acheté de l'art partout où je suis allé, Sénégal, j'ai acheté, Bénin, j'ai acheté, Nouvelle Calédonie. J'ai acheté. Y compris à Label Friche. L'oeuvre d'art aura vécu avec moi un certain temps mais je ne souffre pas de m'en séparer, elle va continuer son histoire, une collection c'est quelque chose de vivant.

 JL Julie Franchet, Fréderic Atlan, j'ai beaucoup aimé lors de leurs expositions dans la galerie.

JCB Le soir du vernissage j'ai été content de voir un acheteur d'abord hésitant revenir à la galerie à pied et emporter une œuvre. Dimanche après-midi, on a refait une collection, on a remplacé les pièces achetées par de nouvelles pièces

JL Je reviens sur la question du passé et du présent. Il y a eu la vente de Pierre Bergé avant sa mort, à un certain âge on se dit je suis plus proche de la mort que de la naissance...

JCB Pendant longtemps j'ai tout gardé, des tickets, des factures de restaurant, des preuves de vie, j'en avais besoin, avec l'âge ça devient négatif, ça devient lourd, comme si on vivait encore dans le passé. Avec l'âge bien sûr il y a un devoir de mémoire mais tout ça devient pesant et pour vivre au présent je n'ai plus besoin de trimbaler dans des valises et des malles le passé. C'est une libération, de vivre son présent, de pouvoir aller de l'avant, pas oublier, mais se libérer du passé.

JL Ton présent ce serait quoi, tu vas continuer à acheter ?

JCB Il y a les impôts et les taxes...Le danger qui me guetterait c'est que je passe à Paris et que je vois un tableau ! L'art ne m'a jamais déçu, ça passe par l'émotion, pas par l'argent ou la pensée, l'émotion. L'art m'apporte ce que rien d'autre ne m'apporte, comme je l'ai écrit les gens préfèrent s'acheter un canapé ou une voiture plutôt qu'un tableau, pour moi c'est une manière de vivre, d'être. Toute ma vie depuis l'âge de 16 ans, 17 ans, l'art a eu une place prioritaire importante, vitale.

JL Quel conseil tu peux donner aux gens qui vont venir est-ce qu'il faut qu'ils se renseigent sur l'hisotire de l'oeuvre, sa place dans l'histoire de l'art, son prix présent et à venir ?

JCB Je te ferai deux réponses : comme l'a dit Jean d'Ormesson « jamais je ne me permettrai de donner un conseil à un jeune ».Sinon « laisse-toi conduire par tes désirs ». Quand à 40 ans j'allais dans le désert, en Australie, et je rentrais avec des objets curieux, des cartons, personne ne parlait encore de l'art aborigène, Aujourd'hui l'art aborigène c'est dix milliards de chiffre d'affaire. Alors mon « conseil », parce que je suis sensible à la transmission : obéis à ce que ça te fait.

Janique Laudouar

Galerie In Situ / 5 rue du Pâty / 28 400 Nogent-le-Rotrou / 09 77 08 21 91, : labelfriche.contact@gmail.com

Ouverture les vendredis et samedis de 15h à 18 h ou sur RDV.

Adhésion http://www.labelfriche.com/wp-content/uploads/2016/10/BULLETIN-ADHESION-1.pdf